Peut-on faire une carrière de développeur en France ?

Auteur : Sylvain Saurel (Ingénieur d’étude Java / JEE – sylvain.saurel@gmail.com)
Article extrait du magazine Programmez! n° 182 (fév. 2015)

Maillon essentiel de la réussite des projets informatiques, et du fait de l’évolution rapide des technologies, le développeur doit faire preuve de capacités d’adaptation certaines pour rester performant. Alors qu’il devrait logiquement bénéficier de la reconnaissance accompagnant son niveau de compétences, le développeur souffre d’un manque de considération important. Puisqu’il semble s’agir d’un problème bien français, la question mérite d’être posée : peut-on faire une carrière de développeur en France ?

Un problème de formation
Le métier de développeur exige en premier lieu de solides qualités techniques de par la complexité toujours plus grande des applications d’entreprise et l’évolution rapide des technologies. De fait, les filières techniques supérieures devraient être mieux valorisées, puisqu’elles permettent dès le début des études supérieures de coder de manière intensive. Las, en France le T des filières de type BTS ou IUT semble être la première lettre d’un mot tabou qui conduit tous les conseillers d’orientation à déconseiller consciencieusement les filières techniques aux lycéens les plus prometteurs qui souhaitent devenir développeur. Ainsi, la plupart du temps ils sont dirigés vers l’université ou des écoles d’ingénieur spécialisées qui n’auront de cesse de prôner l’importance de viser un poste de chef de projet au plus vite, au détriment du métier de développeur.
Même pour les écoles où l’étudiant pratique de manière intensive sur de nombreux projets de mise en situation, le rôle de chef de projet est toujours placé comme une sorte de Graal dont l’obtention est essentielle à la réussite d’une carrière. En somme, ne pas être chef de projet et rester développeur passé un certain cap serait symbole d’échec ! Beaucoup d’étudiants sont de fait convaincus que dès la sortie de l’école, ils sont fin prêts à devenir chef de projet (junior dans le pire des cas) et, de fait, délaissent le développement. Cette idée est confortée par le côté presque péjoratif du mot développeur en France. On préfère ainsi largement le titre plus pompeux d’Ingénieur d’Etudes qui, s’il est justifié, ne doit pas pour autant donner un côté rabaissant ou avilissant à la qualification de développeur.
La valorisation du côté technique essentiel au métier de développeur doit donc débuter dès la formation avec, si possible, une intervention plus importante de professionnels du secteur qui ne seraient pas seulement issus de SSII bien souvent en quête de publicité et de futurs « talents » pas chers. En outre, il est primordial que les universités prennent enfin en compte le bassin d’emploi dans lequel elles se trouvent afin d’adapter de manière adéquat le contenu de leurs formations. En effet, quel est l’intérêt de faire du C/C++ ou du Prolog en dernière année d’un Master Professionnel lorsque la majorité des emplois proposés aux étudiants en sortie concerneront des environnements Java/JEE ? Pour mettre en place cette adaptation des formations au bassin d’emploi local, il est nécessaire de recourir à des intervenants extérieurs au fait des technologies, là où bien souvent les enseignants d’université ne peuvent malheureusement pas rester à la pointe. Ceci conduisant à privilégier au sein des programmes l’enseignement de matières pour lesquelles les enseignants sur place possèdent déjà des connaissances. Bien entendu, cela a un coût et constitue une problématique dépassant largement le cadre de la formation informatique en université.

Des SSII prépondérantes
L’autre problème majeur lié à la condition des développeurs provient des sociétés de service en ingéniérie informatique plus connues sous le nom de SSII. Si elles se targuent d’être à la pointe de la technologie avec un niveau d’expertise frisant toujours l’excellence, elles n’ont parfois d’autre but que de maximiser à tout prix la rentabilité, quitte à renoncer à la création de valeur ajoutée. En France, elles ont fermé des grands comptes, barrant les entrées en direct aux indépendants. Les arguments justifiant ce système sont une diminution des risques pour les grands comptes grâce à des SSII pouvant remplacer facilement l’ingénieur vendu en prestation. Ce système franco-français contraint les développeurs à passer, souvent, par des SSII pour travailler chez les grands comptes, que ce soit en tant que salarié, ou en tant qu’indépendant. Certaines sociétés se spécialisant dans ces placements. On peut même pousser le trait plus loin en comparant ces sociétés de placements à de simples agences d’intérim pour développeurs. Pour les salariés en SSII, ce système conditionne souvent leur embauche à la seule réussite de l’entretien auprès du client final.
Les salaires proposés par les SSII aux développeurs en général desservent le métier de développeur. Comment bien se sentir en tant que développeur confirmé avec un salaire plafonné à 40K€ par an en France ? La reconnaissance de l’importance des développeurs confirmés dans la réussite des projets est absente, et l’on peut s’en rendre compte chaque année lors d’entretiens annuels où les seules perspectives intéressantes d’évolution mises en avant concernent des postes de chef de projet, voire de consultants fonctionnels. Les plus résistants et les plus habiles pouvant à l’occasion accéder à des postes d’architectes, qui paradoxalement, les éloignent également du code, alors qu’un architecte ne devrait être en réalité rien de plus qu’un développeur senior de grande qualité.

Une pénurie de développeurs ?
Devant le peu de considération dont bénéficient les développeurs, il ne faut pas s’étonner ensuite si bon nombre d’entre eux ne répondent pas à des offres de recrutement exigeant tout un tas de compétences de haut niveau pour un salaire trop bas. Devant le peu de candidats pour ce type d’offres, certaines SSII n’hésitent pas à se plaindre d’un marché du développement en pleine pénurie ! Le tout en expliquant qu’il faut inciter les jeunes générations à aller vers ces secteurs forts en emploi. Le marché des développeurs ne souffre en réalité pas de pénurie en France mais cela pourrait arriver un jour si le métier de développeur n’est pas mieux valorisé, que ce soit au sein des universités, ou au sein des entreprises. C’est plutôt que les développeurs n’ont pas spécialement envie de travailler pour de boîtes tirant les salaires vers le bas, tout en exigeant des compétences de haut niveau.

Un nouveau modèle de SSII
Des SSII commencent à prôner une vision du métier plus valorisante avec la création de valeur ajoutée au coeur des préoccupations, et avec une prédominance des projets au forfait, où les fortes capacités techniques sont essentielles. De fait, elles soignent leurs développeurs en les faisant progresser, et en les maintenant au fait des nouvelles technologies en organisant des ateliers dédiés sur des thématiques nouvelles technologies aussi bien en soirée qu’en journée. En outre, elles poussent leurs développeurs à participer à des réunions communautaires où ils apprennent mais peuvent également partager leur vision du métier.

Embauche chez un client final
Une porte de sortie pour le développeur peut venir d’une embauche chez un client final. En effet, le turnover y est moins élevé du fait des besoins de capitalisation sur la durée auxquels ils font face. Le statut de développeur peut quelquefois y être mieux valorisé. Las, des obstacles viennent encore se dresser sur la route. Satisfaits du fonctionnement des SSII, les clients grands comptes ne recrutent que peu de collaborateurs, préférant la prestation de services. Et pour le peu d’élus qui arriveront à être embauchés, il est fort à parier que les mêmes propositions de basculer vers du management soient au rendez-vous à terme. Le second obstacle est lui commun aux grands comptes et clients finaux de taille plus modeste. Il concerne le passé en SSII du développeur qui peut constituer un obstacle à une embauche puisque ce dernier aurait de fait une culture trop services inadaptée à un client final.

30 ans l’heure du choix
Quelle que soit sa société, le temps passe vite pour le développeur et son management ne cesse de lui faire comprendre qu’une prise de responsabilité est une obligation pour évoluer. Ainsi à 30 ans vient l’heure du choix ! Basculer du côté management avec à la clé un poste de chef de projet assorti d’une belle rémunération (et enfin réussir sa vie en pouvant acheter une Rolex…) ou bien demeurer développeur sans réelles perspectives. Que choisir ? A voir les quelques résistants qui sont restés dans le développement avec toutes les peines du monde pour trouver des missions, le développeur fait vite son choix. Il doit faire une croix sur son IDE favori et passer à la gestion d’une pile de mails plutôt indigeste, à la conception de présentations Powerpoint, et à la découverte en profondeur d’Excel qui devient rapidement son nouveau compagnon de route.
Il faut dire que la France souffre d’un grave problème de considération des seniors en général et cela s’applique évidemment pour les développeurs. Les clients finaux poussant toujours pour des profils plus jeunes (et plus dynamiques paraît-il) lors des demandes en prestation de services. D’autre part, même en interne ils sont bien souvent pris de haut par de jeunes chefs de projets certains d’avoir déjà réussi leur carrière, contrairement à eux qui végètent toujours dans le développement. Pire encore, et c’est l’ironie du développeur, certains juniors raillent ces seniors, pas toujours à la pointe des dernières nouveautés, ne se rendant même pas compte que le même sort les attend dans un futur pas si lointain !
En regardant la situation à l’étranger, on se rend compte que ce problème est bien franco-français. Prenons l’exemple des Etats-Unis. Là-bas, la scission management/développement est bien réelle entre 2 métiers totalement différents en termes de compétences. Etre développeur est un métier et être manager en est un autre. Le développeur programme quand le manager gère. De fait, il est possible de faire une carrière dans le développement avec une réelle valorisation. Il n’est ainsi pas rare que des développeurs émergent à plus de 150K$ par an ! Même si ce montant est à relativiser compte tenu des différences de prélèvement entre la France et les Etats-Unis, il existe bien un écart réel. Un développeur de qualité, qu’il soit senior ou non, n’a pas de prix et les compétences qu’il amène sont essentielles à la réussite des projets de l’entreprise. On est bien loin de cette situation en France avec un salaire tenant compte avant tout des rapports hiérarchiques au sein de l’entreprise conduisant à des différences parfois abyssales entre managers et développeurs, quand bien même tous deux sont nécessaires à la réussite des projets.

Un métier sous-évalué
Au fond, la source du problème est sans doute la méconnaissance du métier de développeur par les managers. Pour certains, l’activité du développeur se limite à « pisser du code » à longueur de journée pour parler vulgairement. Le métier pâtit de cette image qui conduit à une mauvaise considération sociale et salariale. La programmation serait une tâche honteuse alors même qu’elle est le coeur d’un projet informatique. On tombe en plein paradoxe avec un titre de développeur prenant tout à coup presque une consonance péjorative !
L’enjeu est donc bien de mettre en lumière l’importance du développeur dans la réussite des projets. Le développement est une discipline complexe qui doit constituer un véritable choix de carrière. En effet, l’évolution rapide des technologies nécessite un investissement constant de veille et de remise en question pour s’adapter aux nouvelles méthodologies et pratiques. Lorsqu’il est choisi en toute connaissance de cause, il s’agit d’un métier passionnant où le plaisir d’apprendre est un véritable moteur. Etre développeur, c’est devoir produire dans les temps et c’est surtout un métier où il n’est pas possible de se cacher : le code doit être produit pour que les fonctionnalités devant être réalisées soient fonctionnelles. L’image du geek asocial véhiculée par certains est aux antipodes du rôle joué par le développeur en entreprise. Si le métier de développeur nécessite bien une forme de talent, cela ne suffit pas ! Il faut savoir travailler en équipe, communiquer efficacement et s’organiser pour assurer la réussite d’un projet. Un développeur est un artisan se bonifiant au fil des années et au gré de ses expériences. Enfin, et c’est le point central, la tâche du développeur ne s’arrête pas au code. Il doit avant tout être capable de prendre en entrée des besoins pas toujours clairs et les traduire en fonctionnalités sur un projet. Le développement est un processus cognitif complexe nécessitant un grand savoir-faire.

Une lueur d’espoir
A l’heure actuelle, il semble impossible de faire une carrière de développeur en France en SSII ou chez certains clients finaux, à moins d’accepter des conditions sociales et salariales minimales. En revanche, des portes de sortie existent en France, et vont s’ouvrir en grand dans le futur. Tout d’abord, il est bon de signaler que certaines SSII mettent en place des modèles plaçant le développeur au coeur de leur startégie. Il en résulte une véritable valorisation aussi bien salariale que sociale, avec des ateliers ou réunions permettant aux développeurs de rester à la pointe de la technologie et d’échanger sur le métier. Ces sociétés vont même jusqu’à inviter leurs développeurs à des conférences de haut niveau qui se révèlent bien plus profitables que bon nombre de formations. La mise en place intensive des méthodes agiles dans leur fonctionnement n’est sans doute pas étrangère à cette mentalité. Néanmoins, il est dommage que ce type de SSII soit peu répandu hors région parisienne pour le moment. Dans la même veine, les startups développant des produits innovants sont une voie à explorer pour les développeurs, puisque par leur petite taille, chacun y joue un rôle crucial. En outre, elles présentent l’avantage d’utiliser bien souvent les dernières technologies en vogue, ce qui s’avère très motivant pour un développeur. Même si la sécurité d’emploi au sein d’un startup est moins grande que dans une grande société, le fait de pouvoir être un acteur clé de la réussite de sa société est un véritable challenge qui vaut sans doute le coup.
Enfin, l’indépendance semble être une voie à privilégier pour pouvoir faire une carrière de développeur en France. Etre à son compte permet de gérer sa carrière en choisissant ses missions et en gérant soi-même la relation client. La grande autonomie offerte par ce mode de fonctionnement nécessite une grande rigueur au quotidien. Il faut avant tout aimer son métier de développeur pour rester au fait de la technologie en assurant un fort travail de veille technologique. Néanmoins, ce n’est pas vraiment une contrainte pour les développeurs de qualité qui effectuent déjà ce travail en étant salariés. La souplesse conférée par ce statut permet, en tout cas au développeur, d’augmenter significativement ses revenus. A moins d’être en région parisienne et de bénéficier d’une grande variété de clients, il nécessite quelquefois de se déplacer pour trouver des missions intéressantes venant améliorer son profil.

Conclusion
Poser la question de la possibilité ou non d’effectuer une carrière de développeur en France en 2015 conduit à s’interroger sur l’ensemble de l’écosystème entourant le monde de l’informatique. Cela va de la formation ou le manque de souplesse des contrats de travail à durée indéterminée qui nuisent dans un certain sens aux possibilités d’embauche au sein de clients grands comptes. Ce questionnement nous amène ensuite tout naturellement au lobbying quasi constant qui est fait pour les rôles de managers qui bénéficient d’une meilleure image au sein de notre société. Alors que l’employabilité des seniors est au coeur de nombreux débats sociétaux, il serait grand temps de prendre en compte le métier de développeur comme un métier à part entière. De fait, les développeurs pourraient bénéficier de réelles perspectives d’évolution de carrière en continuant d’exercer leur expertise.
En attendant de possibles avancées du système, le développeur peut trouver dans le statut d’indépendant la reconnaissance de ses qualités techniques. Il reste maintenant à faire évoluer les mentalités pour sortir du système existant entre SSII et grands comptes afin d’ouvrir les portes aux indépendants. Cette ouverture permettrait à coup sûr de replacer la création de valeur ajoutée au centre des priorités des sociétés de services en ingénierie informatique.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s